De Verdun à Rio, Albert Caquot, Itinéraires d’un génie

Quelques retours de lecteurs:

Bravo pour cet ouvrage (un vrai roman) alerte, émouvant, captivant. Je l’ai lu d’une traite et j’y reviendrai certainement pour y puiser ce que j’ai laissé passer au premier parcours. On dit souvent qu’un haïku se lit toujours deux fois et pour moi, il en est ainsi pour tous les livres que j’ai aimés…

J’ai apprécié la belle composition littéraire de cette évocation discrète du grand-père par les yeux du touchant Louis Mangin. Et du coup, le lecteur se trouve entraîné dans une belle histoire tellement vraie ! J’aime beaucoup cette façon de rencontrer tout doucement Albert Caquot qui a laissé tant de traces dans le paysage architectural et dans l’histoire.

Homme de science et de réalisations, beaucoup d’ouvrages documentaires parlent de lui et ce livre n’étouffe pas le lecteur sous des redites, lui laisse le loisir d’en apprendre plus, à sa convenance. Ainsi j’ai découvert tout un pan de notre histoire, celle des prémices de l’aéronautique… 

Dans “De Verdun à Rio…”, Albert Caquot apparaît comme un personnage tutélaire, aussi bien dans les domaines scientifiques, aéronautiques, politiques que pour guider le jeune Louis avec une ouverture d’esprit remarquable, et pour s’occuper de Jeanne orpheline.

Louis Mangin… on ne sait plus trop où finit la réalité, où commence la fiction. En tout cas, c’est un personnage attachant par son histoire d’amour, par sa recherche spirituelle. Amour pour Marie rendu impossible à cause des contingences sociologiques ou religieuses et qui ne peut mener qu’à l’absolu de l’amour pour Dieu. 

Dès les premiers chapitres, j’ai aimé ce questionnement humain sur la présence (ou l’absence) de Dieu dans les péripéties vécues surtout lorsqu’il s’agit d’un épisode de cette si déchirante guerre. 

J’ai été très sensible à cette aspiration spirituelle qui nous donne plénitude en humanité. 

“L’empreinte du frère”, “Rothko et Kahn” sont d’ailleurs dans la même veine de personnages forts, d’une grande rigueur morale, rendus dans leur véritable humanité. 

Quant à l’écriture, j’ai retrouvé dans les trois livres de l’auteur, la même limpide simplicité. Merci à lui pour cette suite d’ouvrages lumineux, d’une grande fraîcheur et d’une salutaire sobriété. Voilà qui fait contrepoids à trop d’ouvrages de la rentrée littéraire marquée par tant de déballages intimes. 

Jean-Bruno Kerisel écrit à la manière haïkiste, c’est-à-dire en laissant grande latitude au lecteur d’y placer son propre imaginaire.  Et, ce qui est rare de nos jours, on ressort de la lecture du livre, enrichi et l’âme plus légère.

Monique M.  21-11-21


Cette reconstitution dessine le destin hors du commun d’Albert Caquot. Sa vie nous fait revisiter l’histoire du XX siècle. On découvre des réalisations ignorées.

C’est un livre apaisant, car on accompagne des hommes dans leur vie qui ont une vision claire de ce qui est bien, et de ce qui est mal. 

L’histoire donne une grande place à l’innovation, à l’intelligence, à la moralité, à l’amitié fidèle. A notre époque où beaucoup de nos valeurs partagées s’évanouissent, cela nous donne une sorte de nostalgie d’une boussole avec un nord fixe.

La construction du récit est vivante, sous forme de puzzle (notes, cahiers, correspondances.) Sa complexité fait écho à la construction des bâtiments, des structures portantes des ponts, des bâtiments.

Ce livre nous fait entrer un peu, par une lorgnette, dans le monde des hommes quand les femmes n’y sont pas. On sent chez l’auteur un grand plaisir d’écrire, de raconter. Sa langue est une base solide, fiable.

Monique S.  15-11-21

Reporterre

Un « haïbun » est une composition littéraire mêlant prose et haïku. Françoise Kerisel, lectrice de Reporterre, nous a adressé ce texte en hommage à Rémi Fraisse, écrit avant que le drame d’octobre 2014 revienne dans l’actualité.

« Il a deux trous rouges au côté droit »

Rémi Fraisse est ce botaniste de 21 ans tué au bord du Tarn une nuit d’octobre 2014.

Il était de ces manifestants qui protestaient contre cette violence faite à la terre, à la nature. Un barrage de technocrates, retenue d’eau géante, allait se décider, pouvant casser l’équilibre de la faune, de la flore, chasser l’harmonie et la beauté du lieu.

Dans le vieil étang
plonge-t-elle encore
la grenouille de Bashô ?

Je me rappelle que Rémi Fraisse avait choisi pour objet d’étude ce que la vie a de plus fragile : un bouton d’or aux pétales en forme de cœur, en voie de disparition. Cette fleur est de la famille des renoncules, au nom-même habité d’une rainette — ranoncula, petite grenouille qui elle aussi se fait rare. Ces appellations nous touchent. Et Rémi a pour patronyme Fraisse, qui désigne le frêne…

Abritant, protégeant rana la rainette, ce bouton d’or a pour armes ses feuilles, les ophioglosses ou langues de serpents, bien insuffisantes, face à la brutalité des méthodes nouvelles.

Comment reprendre les combats de Rémi Fraisse, si ce n’est en évoquant comme lui la grenouille rare planquée parmi ces renoncules menacées, au bord des marécages ?

Comment soutenir la cause de Rémi Fraisse, et écarter une fin de procès en non-lieu, quand Rémi a perdu la vie en ces lieux-là, près de Sivens ?

Non-lieu ?

« Hommage à Rémi »
clament les pancartes –
veillée à la renoncule.

Colloque du 25 juin 2021 en mémoire d’Albert Caquot

Intervention de Jean-Bruno

Permettez-moi, au nom des miens, d’apporter ici quelques éclairages personnels sur la vie d’Albert Caquot, mon grand-père maternel.

Ce qui le caractérise le mieux dans ma mémoire, c’est sa posture, assis devant sa table de travail, tôt le matin et tard dans la nuit, rue Beethoven à Paris, où j’allais le voir enfant, puis chez mes parents où il passa les douze dernières années de sa vie, de 1964 à 1976.

Il dessinait des courbes sur du papier millimétré avec une mine très fine, et les mettait en équation au moyen d’exponentielles complexes. J’ai pensé longtemps que son art était les mathématiques, jusqu’au jour où il m’a fait comprendre qu’elles n’étaient qu’un outil de travail pour l’ingénieur. 

Concentré sur son travail, il devenait immédiatement disponible à son entourage, et écoutait avec une grande affabilité.

Pour l’enfant qui l’observait, il était immortel. Roc sur lequel s’est construite sa famille, avec des maximes que j’ai souvent entendues : « Le travail anoblit l’homme », « Penser aux autres avant de penser à soi-même » et encore : « Quoi de plus simple que la simplicité ».

Je lui dois beaucoup dans son exemple de vie et dans l’orientation de ma carrière qu’il a su me suggérer. J’avais trente-huit ans lorsqu’il est décédé. Quelques jours auparavant, il était encore au travail.

C’était un homme de l’art, c’est-à-dire un homme qui connaît son métier et qui est capable de réussir parfaitement ce qu’il entreprend d’utile dans son domaine, qu’il soit autodidacte ou diplômé. Cette expression concerne aujourd’hui tous les domaines de l’ingénierie, de l’architecture et de la médecine. 

Je songe à Louis Kahn, ce grand architecte américain, qui disait : Pour certains, une œuvre d’art est la merveille des doigts de l’homme. Pour d’autres, la merveille de l’esprit. Pour d’autres encore, la merveille de la technique.

L’art d’Albert Caquot a été la Mécanique au sens fort et sous tous ses aspects, qu’elle soit des fluides ou des solides. En voici quelques exemples dans sa carrière si vaste.

L’hydrodynamique d’abord. Jeune ingénieur de Ponts et Chaussées, nommé à 24 ans à Troyes il assainit la ville et sauve des vies en faisant réaliser plusieurs dizaines de kilomètres de galeries et de canalisations, puis en élaborant une méthode de calcul d’évacuation des eaux présentée à l’académie des sciences en 1941, qui porte son nom. Elle est encore utilisée de nos jours.

Encore une autre preuve de son inventivité en hydrodynamique A quatre-vingts ans il ferme la Rance pour y construire une usine marémotrice.  J’ai pu apprécier, jeune homme faisant de la voile au large de Saint-Malo, le courant très violent à mi marée et en vives eaux à l’embouchure. Il conçoit des grandes éprouvettes creuses en béton qu’on fait flotter, qu’on scelle sur le fond rocheux et qu’on remplit de sable, constituant ainsi des points fixes entre les quels on glisse des planches en béton.

Monsieur Stéphane Andrieux vient de vous entretenir de sa carrière dans le domaine de l’aérostation et de l’aviation. 

Il me parait important de rappeler ici un trait du caractère de mon grand-père, la ténacité. En effet, il est mal reçu lorsqu’il présente son projet de ballon à Chalais Meudon : le directeur partage l’opinion de ses officiers, à savoir qu’il est impossible de réaliser une carène uniquement en étoffe et cordages.

Avec cette force courtoise d’obstination qui est la sienne, il demande des dessinateurs pour faire réaliser les dessins d’exécution de la carène. « Je n’ai plus de dessinateurs » répond le colonel Richard. Albert Caquot se rend alors à Paris dans son bureau d’études, rassemble une équipe de cinq dessinateurs de plus de cinquante ans, non mobilisés en raison de leur âge, et porte huit jours plus tard les plans à sa hiérarchie. 

Le directeur de l’aviation au ministère de la Guerre, le général Hirschauer, donne l’ordre de faire l’essai. Il se souvient en effet du jeune officier qu’il a eu sous ses ordres, douze ans plus tôt, alors que celui-ci accomplissait son service militaire. La construction d’un prototype est enfin accordée. Albert Caquot revient à Chalais-Meudon faire les essais avec tous les accessoires qu’il a préparés au front.

En comparaison au ballon allemand, le drachen, il faut souligner la forme aérodynamique et esthétique de son ballon d’observation avec son empennage constitué de trois lobes. 

Des années plus tard, Maurice Roy a souligné à l’académie des sciences que le ballon d’observation Caquot était un chef-d’œuvre à la fois d’ingéniosité et de simplicité, véritable signature d’un grand mécanicien, au service de son pays.

L’essentiel de sa carrière de constructeur a eu lieu au bureau d’études Pelnard Considère et Caquot puis chez lui en solitaire après la guerre de 40.

Sans vouloir les énumérer toutes, voici quelques-unes de ses réalisations originales en génie civil :

  • La structure interne du Christ rédempteur sur le mont Corcovado à Rio de Janeiro au Brésil, qui a été l’œuvre du sculpteur Paul Landowski en 1931. Il a conçu les plans en béton armé de ce monument de 30 m de hauteur avec une poutre en treillis de 28 m de longueur pour les bras et les mains qui pèsent chacune huit tonnes.
  • L’écluse du barrage de Donzère-Mondragon
  • La forme Jean-Bart à Sant-Nazaire
  • Trois cents ponts et barrages de tous types, dont plusieurs ont été des records du monde

Ce sont des ouvrages esthétiques comme le pont de Donzère-Mondragon qui fut le premier pont à haubans du monde ou le pont de la Caille. Là encore il a été l’homme de son art, tellement intégré dans sa vie qu’il voyait les lignes de force des structures qu’il concevait.

Je me souviens en particulier d’un crochet de levage en charge. Il m’avait indiqué très précisément où aurait lieu la cassure, avant qu’elle ne se produise.

Praticien, il m’a appris à me servir des outils, du marteau, de pointes qu’il fallait émousser pour qu’elles ne fendent pas le bois. 

Il se plaisait à répéter qu’un projet devait être étudié non pas à 95% ni à 98% mais à 100%, et citait l’exemple de Gustave Eiffel, son ami, qui avait dessiné et calculé tous les éléments constitutifs de la tour.

Il a enseigné la résistance des matériaux aux Mines, aux Ponts et à Sup-Aéro. A ce sujet je voudrais rappeler le témoignage que j’ai retrouvé du réalisateur, Jean Rouch, qui passa par l’école des Ponts et Chaussées, avant de se consacrer au cinéma. Les grands ingénieurs comme Caquot, qui était professeur de résistance des matériaux nous racontait des histoires fabuleuses selon lesquelles, il découvrait les théories avant de pouvoir les démontrer, parce qu’à cette époque il n’y avait pas de machine à calculer. Il nous a appris que tous ces ouvrages se font par approximations successives et en utilisant des êtres mathématiques qu’on appelle des développements en série de Fourier qui sont les pères de tous les ordinateurs qu’on peut utiliser aujourd’hui.

Il nous disait : c’est comme des vers latins. La littérature va mourir parce qu’on apprendra plus le latin dans les écoles. N’oubliez-pas que les plus beaux vers de Rimbaud sont en latin car le vers latin doit se construire par la fin à cause de la rime et se reconstruire par approximations successives pour retrouver un rythme continu. Les vers d’Arthur Rimbaud en latin, non seulement leur contenu mais leur forme sont si belles qu’on ne les voit pas.

Il y aurait beaucoup à dire concernant le génie visionnaire d’Albert Caquot. 

En 1967, il s’est déclaré hostile au tunnel sous la Manche et a proposé un pont à tablier avec des portées de huit-cent mètres. Pendant les dix dernières années de sa vie, il a conçu un barrage fermant la baie du mont Saint-Michel pour créer une nouvelle usine marémotrice de 18 000 MW, équivalente puissance à six sites de centrales atomiques. Il s’est même intéressé au sauvetage des temples d’Abou-Simbel pour éviter qu’ils ne soient engloutis dans le lac Nasser et a proposé une solution permettant de les faire flotter.

Mais il gardait toujours son intérêt pour l’air et l’espace. A l’occasion de ce colloque m’est revenu ce qu’il m’a dit souvent dans ses dernières années : Tu sais, je suis persuadé qu’il y a beaucoup d’avenir pour les ballons et les dirigeables.

Revues auxquelles Françoise participe:

en tant que membre de l’APA, Association pour la sauvegarde du patrimoine autobiographique: La faute à Rousseau.

en tant que membre de l’AFAH, Association Francophone de Haïbun avec Daniel Duteil et ses amis: L’écho de l’étroit chemin, Gong, Ploc!, L’ours dansant auprès de Dominique Chipot.

Le Journal de la Sirène avec Florence Gourier.

Rothko et Kahn

Jean-Bruno Kerisel, Rothko et Kahn, la lumière en partage, essai, Pippa, 2020, 140 pages, 20 €

« Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? »

« Et celui qui survit c’est pour raconter quelle histoire ? »

Jean-Bruno Kerisel aborde ces deux questions, dans L’empreinte d’un frère et ensuite dans cet essai. Comment assumer la culpabilité du suicide d’un frère quand, dans une famille, il est interdit d’en parler ? L’écriture vient rouvrir les blessures mais peut-être aussi les apaiser. Dans le premier livre, l’auteur écrivait : « Je le cherche, petite lumière / invisible aux autres et je le fais vivre » et encore : « J’écris pour que tu ne sois plus un spectre / pour que tu n ’obscurcisses plus mon existence / que tu l’éclaires. » Et cette petite lumière s’agrandit dans ce second livre où une rencontre est imaginée, entre Rothko, peintre et Kahn, architecte. Grâce à une profusion de détails, nous participons pleinement à leurs échanges, leurs doutes, mais aussi à leur processus de création. Au fil des pages, une amitié fraternelle se construit, les deux hommes ayant un même objectif de beauté, de lumière comme d’ailleurs, l’auteur de ce livre.

 L’imaginaire, avec des identifications possibles aux personnages, permet de réinterroger le tragique d’un événement. À l’immobilité de la mort, au silence, Jean- Bruno Kerisel oppose la circulation d’affects et de paroles des deux artistes.

 La fiction déplace les questions vers un autre point de vue, celui de l’art qui permet de transfigurer la douleur d’un traumatisme en création partageable par tous. Il y a une faille en toute chose c’est par cette faille que jaillit la lumière »

Jean-Bruno Kerisel ose regarder les failles, les explorer par l’écriture. Ainsi, il se relie à la fois à son frère et à tous les humains qui reconnaissent leur fragilité et s’y appuient pour inventer leur vision du monde.

J. Persini

Poésie/ première Mars 2021