Présentation

voilier

Partis sans laisser d’adresse, nous nous tiendrions debout, serrés, tous les six devant la Méditerranée, évoquant nos navigations et nos coups de vent. Nous prendrions le temps de l’écouter, de la respirer. Nous prendrions place à la terrasse d’un bistrot du port pour dîner, jusque tard dans la nuit, de coquillages, de fritures, de langoustes au basilic, et de vins de pays.
Attentif et heureux, je regarderais leurs visages rassasiés, rassemblés.




La nuit est tombée depuis plusieurs heures. Seul à bord, à la barre du voilier, que la brise fait courir, je rêve.
Un grondement soudain à tribord. J’ai dû m’endormir. A nouveau le même bruit : un sifflement, un râle, tout proche.
Un coup de lampe torche sur le pont et la mer. La pluie fait des ronds sur l’eau. Une hallucination, c’est sûr !
Curieux, quand même cette berlue.
Une déflagration à quelques mètres, un boucan comme la respiration d’un géant.
C’est du réel. Pas besoin de se pincer. Un coup de torche à nouveau pour éclairer la mer. Seulement un peu d’écume, comme un sillage. Le GPS est peut-être détraqué et la carte incomplète.
Je vérifie sur l’écran du sondeur que le fond est à plus de cent mètres, et je fais signe de ne pas bouger à l’équipier de nuit, réveillé par le bruit, qui émerge de sa couchette,
L’aube est proche. Nous en aurons bientôt le cœur net et nous naviguerons au moteur si nécessaire, pour nous éloigner.
Le souffle a repris, énorme, encore plus proche. Une trombe d’eau s’abat brutalement sur moi.
La lune cachée derrière un nuage a réapparu. Un regard dans la grisaille. Une masse sombre navigue, parallèle à la coque. Un geyser et une douche : une baleine.
D’un coup de queue, elle pourrait fracasser la coque, et nous envoyer par le fond. Ne pas bouger, attendre, immobile.
De tribord elle est passée à bâbord, nous aspergeant régulièrement par ses fanons.
J’ai prié, comme Jonas, pour que le grand poisson ne nous avale, ni ne nous recrache.
Au lever du jour, il avait disparu.
« Quand mon âme en moi défaillait, je me souvins du Seigneur ; et ma prière parvint jusqu’à Toi. » (Bible. Livre de Jonas)

Jean Bruno Kerisel